Mumia Abu-Jamal est un journaliste révolutionnaire. Tout en étant noir et réputé, il est le seul prisonnier politique aux États-Unis menacé d'exécution. Dans son adolescence, Mumia fut membre du "Parti panthères noires". Pendant plusieurs années, en tant que journaliste, il rendit compte de la brutalité raciste de la police de Philadelphie. Le 9 décembre 1981, en pleine rue, Mumia a été blessé, tabassé, et presque tué par la police lors d'un incident au cours duquel un policier a été tué. Depuis ce moment-là, Mumia est victime d'un coup monté. Des accusations de meurtre ont été portées et il a été condamné à mort. Dans son procès, on lui a nié ses droits les plus fondamentaux entre autres celui d'avoir une défense pleine et entière.
Mumia est condamné à mort depuis 12 ans. Et tout au long de son emprisonnement, il a pourfendu ce système, répandant l'évidence de la nécessité révolutionnaire à des millions de personnes par ses écrits - malgré plusieurs tentatives des autorités carcérales et autres en vue de le censurer et de briser sa volonté.
Le procès de Mumia est maintenant le fer de lance d'une campagne raciste visant à restituer la peine de mort en Pennsylvanie où personne n'a été exécuté depuis 1962. La tentative étatique de tuer Mumia est le signe manifeste d'une escalade majeure dans l'emploi de violence de l'état contre le peuple. Il s'agit d'un coup de force provenant du pouvoir en place pour établir la peine de mort comme une arme admise contre le mouvement révolutionnaire. Le peuple ne peut pas laisser l'ennemi assassiner ce frère révolutionnaire et précieux! La lutte pour empêcher l'exécution de Mumia est plus pressante que jamais avec l'élection récente au poste de gouverneur et de législateur en Pennsylvanie, de nouveaux élus convaincus de l'utilité de la peine de mort.
Le "Revolutionary Worker" a récemment eu un entretien avec Mumia Abu-Jamal dans la prison d'état à Huntingdon en Pennsylvanie. Cet entretien fut mené par Clark Kissinger, collaborateur du RW. Il a paru dans les numéros 784 et 785 de RW, en décembre 1994. Pour de plus amples renseignements, une histoire du procès de Mumia et la campagne visant à sauver sa vie, voir les #763 et #769 de RW.
RW: Mumia, vous avez un fois utilisé cette phrase avant que la police à Philadelphie ne vous voie comme "un cible à neutraliser." Qu'est-ce que vous pensez qui se cache derrière cette campagne ciblant votre mort de la part de l'état de la Pennsylvanie? Pourquoi veulent-ils faire un exemple de votre exécution?
Mumia: Parce que pour eux et pour d'autres gens, je devenais plus qu'un être vivant, je devenais un symbole...un symbole de résistance face au système. Ce n'est pas par hasard que l'état de Pennsylvanie lors de ma mise en accusation (prosecution dans le texte original)- "qui ressemblait à une persécution" -a fait faire un bond d'une décennie aux jurés dans mon passé. En parlant de mon implication dans le Parti des panthères noires, de mots que j'ai employé comme " tout le pouvoir au peuple" et "le pouvoir politique tient dans le canon d'un fusil" et " Le Parti des panthères noires ne recule pas devant l'adversaire." Ce sont ces citations que le procureur a très adroitement et intentionnellement gravées dans les esprits des jurés, surtout blancs, de classe moyenne et plus âgés. En me citant de la sorte, on voulait faire revivre une réalité vielle d'une décennie. La couronne a utilisé ces citations comme circonstances aggravantes nécessitant ma mort et mon exécution.
RW: Au moment de votre arrestation, vous étiez déjà bien connu de la police de Philadelphie, n'est-ce pas?
Mumia: Même avant que je ne devienne un "journaliste de médias officiels", j'ai travaillé pour le Ministère de l'information du Parti des panthères noires. Parmi mes tâches il y avait: la rédaction, la production, la mise en page, le contrôle de la distribution des bulletins, des journaux, et de la propagande sortant de la section du Parti des panthères noires de Philadelphie. Au risque de sembler évident, l'information qui était publiée par notre bureau comportait des passages dont le point de vue était, à tout le moins, critique envers la police de Philadelphie. En fait, ces articles traitaient de la sourde campagne de répression historique, réelle et bien menée qui s'était orchestrée à Philadelphie au fil des années contre les noirs et les pauvres. J'ai été menacé comme membre du Parti des panthères noires il y a des années. J'ai été arrêté à maintes reprises. Nos bureaux ont été fouillés. Ainsi, je n'étais pas méconnu du milieu - j'étais un chroniqueur bien connu même dans ma jeunesse, pendant mon adolescence.
RW: Et c'est le même poste de police de Philadelphie sous la férule de Frank Rizzo qui n'a pas seulement fouillé votre bureau et attaqué les panthères comme dans plusieurs villes, mais qui est allé jusqu'à tenter d'humilier les panthères en public. Je me souviens de la photographie où étaient alignés un groupe de membres capturés du Parti des panthères auxquels on avait fait baissé le pantalon.
Mumia: Oui, leur faire baisser leurs culottes. C'était délibéré. C'était intentionnel, pourrait- on dire, cette humiliation, ou cette tentative d'humiliation du Parti des panthère noires, tenue sous les revolvers de la police de Philadelphie et par ordre de Frank Rizzo. Ce fut une tentative publique de soumettre le Parti des panthères noires. Des sections à travers l'est des États- Unis, celle de Philadelphie était une des plus énergique, elle était jeune, et avait un bon rapport avec la communauté noire et les communautés sensibles à la cause. C'est pourquoi je pense qu'à cause de cela, les membres du Parti des panthères noires à Philadelphie étaient considérés comme autant de menaces.
RW: Et au moment de votre arrestation vous aviez déjà commencé un reportage sur l'organisation MOVE, n'est-ce pas?
Mumia: C'est vrai. J'ai fait un reportage pour combler le vide
sur la situation de MOVE à Philadelphie parce que même s'il
y avait eu une grande quantité des reportages sur cette commune,
presque tous était d'une tendance pro-système - comportant
une présomption de culpabilité, une perspective pro-police
et pro-accussation. Lorsque les gens de MOVE s'exprimaient sur quoi que
ce soit, si vous regardiez dans le Daily News ou l'Inquirer ou les journaux
officiels de l'époque, ou le Bulletin ou le Journal à ce
moment- là, vous trouviez que les membres de MOVE avaient dit "leur
message de propagande". C'était toujours la phrase toute prête
qu'ils utilisaient lorsqu'ils décrivaient -prétendaient-ils-
ce que les gens de MOVE disaient. Et je pensais que ce n'était
pas seulement dangereux politiquement mais que c'était "impropre
comme façon de faire journalistique".
Je veux dire, les politiciens vivent et meurent par rhétorique,
cependant vous ne pouvez pas ouvrir un journal sans voir une citation exacte
de ce que tel ou tel politicien dit tous les jours, qu'il soit le Président,
le maire, le chef de la police, ou un juge. Ainsi, il était
très important d'une perspective journalistique radicale et libertaire
d'entendre ce que les membres de MOVE avaient à dire et de rapporter
ce qu'ils avaient dit selon leurs propre mots. Parce que si cette
organisation conservait cette position contre la police la plus répressive
en Amérique -un service de police avec lequel le maire de Philadelphie
s'est vanté de pouvoir envahir Cuba et de gagner - alors, j'ai pensé
qu'il était nécessaire que les gens entendent ce qu'elle
avait à dire et ce qu'elle avait à dire était diablement
irrésistible.
RW: Vous avez montré à maintes reprises que votre seul crime était d'avoir survécu - la police a tiré sur vous et vous en êtes presque mort. Je comprends qu'une balle est entrée dans votre poitrine par le dessus et est descendue en biais dans votre abdomen vers le bas près de vos reins et s'est logée contre votre colonne vertébrale. Vous deviez être plié en deux ou par terre quand on a tiré sur vous comme ça. Comment la police vous a traité tout de suite après votre arrestation et à l'hôpital?
Mumia: Je ne dirais pas qu'ils m'ont traité, je dirais qu'ils m'ont battu. Ils m'ont battu dans la rue. Ils m'ont battu dans le panier à salade.
RW: Ça se passait alors que vous aviez une hémorragie à la poitrine résultant du coup de fusil que vous aviez reçu, et ils vous battaient?
Mumia: Hémorragie résultant d'une blessure qui a perforé un poumon et le foie ce qui pouvait s'avérer funeste. Selon un témoin au procès, je suis arrivé à l'hôpital, environ à deux ou trois pâtés de maisons de l'incident, entre 40 et 45 minutes plus tard. Alors, non seulement ai-je été battu sur place, et battu dans le panier à salade, ils m'ont fait visité la ville de Philadelphie en attendant ma mort.
RW: Qu'est-ce qui s'est passé lorsque vous vous êtes réveillé à l'hôpital.
Mumia: Après l'opération, j'ai ressenti une pression
très forte et prononcée, une sorte d'enflure. Je me
suis senti gonflé, plein. C'était ma première sensation
de conscience après l'opération. Malgré la poignante
sensation de fatigue, je me suis ouvert les yeux de force. Je voyais
un policier juste devant moi, m'observant le visage. Il avait environ
35 ans, les cheveux châtains, une moustache. Au début,
je ne comprenais pas ce qui se passait. Je l'ai vu baisser les yeux
et sourire amèrement, froidement, un sourire mortel.
Puis, après ce qui m'a semblé des minutes mais pouvait
être 15 ou 20 secondes, il est sorti de mon champ de vision et j'ai
été soulagé comme si un ballon avait dégonflé
dans mon abdomen. Puis, il l'a fait deux, trois ou quatre fois. Peut-être
plus. Bien que j'aie eu des menottes aux poignets sur ce lit d'hôpital,
j'ai été capable de tourner mon cou et voir qu'il était
en train de marcher sur un sac d'urine, un récipient de plastique
clair pour l'urine, forçant l'urine à retourner par le tuyau
de plastique jusqu'à ma vessie. Il a essayé de faire
éclater ma vessie, pendant que je récupérais dans
cet hôpital seulement une demi-heure environ après l'opération
qui m'avait sauvé la vie. J'étais là attaché,
menotté à ce lit d'hôpital, dans un hôpital.
Pas dans un hôpital carcéral, mais un hôpital civil
public, avec un policier de Philadelphie portant une mitraillette uzi qui
essaya de me tuer plus tôt ce matin-là.
Il continuait et je ne pouvais rien faire. Je ne pouvais pas dire rien
parce que j'avais un tube faisant office d'oesophage pris dans ma gorge,
j'avais des tuyaux dans le nez et dans d'autres orifices de mon corps.
Tout ce que je pouvais faire c'était de le regarder. Et il
sourit, et il l'a fait encore et encore. Je me suis recalé
et j'observait.
RW: Bien, reprenons du début. Même avant que vous ne deveniez engagé dans le Parti des panthères noires, je comprends qu'en 1968 vous avez participé à une manifestation contre le raciste George Wallace, lorsqu'il a été candidat à la présidence contre Nixon et Humphrey. C'était l'année où nous avions à choisir entre les trois cons.
Mumia: Oui, c'est ça. Ä l'époque, je croyais vraiment que le premier amendement et les autres voulaient dire que vous avez la liberté de parole, la liberté d'assemblée, la liberté de parler de votre opinion. C'était aussi l'époque de la découverte du pouvoir noir en Amérique noire. Moi, et quatre autres gars du nord de Philadelphie avons eu la brillante idée d'aller dans le sud de Philadelphie qui, à l'époque, était un quartier italien blanc. D'autant plus que ce n'était pas une place très recommandable pour une personne afro-américaine à la peau foncée particulièrement la nuit, et on devrait penser spécialement aussi pour un ralliement en faveur de George Wallace du Parti d'Indépendance Américaine.
RW: Mais sûrement la police vous protégerait! (rires)
Mumia: (Rires) Bien, initialement nous croyions que oui. Nous étions loin de nous douter qu'ils étaient là-bas pour protéger les autres -Georges Wallace- de la menace -nous-, et pas nous des participants à ce ralliement. Nous sommes venus, nous avons fait une manifestation, et nous avons été ensuite matraqués dans l'indifférence générale par des policiers en civil, qui ne se sont jamais identifiés comme tel, et qui ont envoyé trois d'entre nous à l'hôpital. Nous étions des garçons de 15 et 16 ans du nord de Philadelphie, recevant une leçon expéditive sur la loi constitutionnelle. Je me souviens m'être trouvé en face du juge, avec un visage à moitié enflé, l'autre moitié ensanglantée, regardant en haut vers le tribunal. Et le juge, à l'époque ils étaient probablement plus racistes et plus véreux qu'aujourd'hui, mais le juge, me regardant et regardant le flic qui avait porté des accusations contre moi (incidemment, je fus accusé de coups et blessures envers un policier), et il lui dit, "Oh, il t'a agressé? Ce cas est un non-lieu." Puis il l'a jeté dehors juste comme ça. Je veux dire, que c'était presqu'un précédent, mais ça s'est passé. Puisqu'il est admis que quand la police bat les gens, les victimes sont accusées.
RW: En fait, plus on est battu, plus grande est l'accusation contre soi.
Mumia: Plus grande est l'accusation. Oui.
RW: Ainsi, pourriez-vous nous dire comment les panthères ont commencé à Philadelphie, comment avez-vous entendu parler des Panthères noires et qu'est-ce qui vous a séduit dans cette organisation?
Mumia: Au départ, ce qui m'a vraiment attiré au Parti c'était la lecture. Quelqu'un m'a envoyé une revue intitulée Ramparts. Il y avait dans ce numéro, une interview à propos d'Eldrige Cleaver. Il y avait plusieurs articles, et je n'avais jamais rien vu de tel auparavant. Ça m'a complètement accroché de voir un groupe d'hommes noirs luttant pour leur défense et celle de leur communauté contre l'agression policière. Connaissant précisément ce qu'était la brutalité policière, j'étais sensibilisé, ouvert, à entendre leur appel. Un groupe de jeunes gars s'est rassemblé et nous avons commencé à écrire en Californie pour obtenir des copies du journal Panthère, et nous avons loué un bureau au coeur du nord de Philadelphie sur ce qui s'appelait à l'époque l'avenue Columbia.
RW: Alors, vous êtes un des fondateurs du Parti des panthères à Philadelphie?
Mumia: Oui. Huey Newton disait que l'élément vital du Parti était le journal. Ça l'était vraiment. C'était grâce au journal que nous étions capables de payer le loyer et de répondre aux besoins quotidiens du bureau et des membres du Parti, et de construire l'organisation. Dans les années de déclin, après que le Parti national se soit plus ou moins désagrégé, le Parti à Philadelphie avait quatre ou cinq bureaux autour la ville, et il avait trois ou quatre sections à travers l'état. Il était florissant: c'était une jeune organisation en pleine croissance. Et c'était vraiment à cause du journal qui lui donnait une cohésion, une conscience, un sens d'unité. C'est de cette façon que ce mouvement a cru à pas de géant dans les années 60 et au début des années 70.
RW: Je me souviens: le Parti vendait 40,000 copies par semaine au sommet de sa gloire en Illinois.
Mumia: Facilement. Je sais qu'à son sommet le journal du Parti se vendait plus au niveau national que tous les autres journaux afro- américains, pas juste au niveau national mais aussi de façon internationale. Et il se vendait plus que les journaux "respectables" comme Afro- Américain qui avait des bureaux dans quatre ou cinq villes; il se vendait mieux que Muhammed Speaks à cet époque. C'était vraiment un journal que le peuple venait chercher à chaque semaine. Et je pense qu'ils le cherchaient parce que nulle part ailleurs en Amérique ne pouvait-on lire qu'un chien s'appelait un chien.(pig, cochon voir constable, policier, crétin)
RW: Et ce chien avait de mouches à merde autour de lui.
Mumia: Avec des mouches autour de lui! Notre Ministre de la culture, Emory Douglas, était très créatif. C'était un artiste doué qui parlait à ceux qui ne pouvaient pas comprendre des choses plus théoriques. D'un style direct, son art tenait du plus poignant. L'art politique. L'art révolutionnaire, qui n'a jamais été renouvelé ou amélioré dans les années depuis les belles années du Parti.
RW: Après le Parti panthère, où êtes-vous allé et comment vous êtes-vous impliqué dans le journalisme?
Mumia: Je pense que je me suis impliqué dans le journalisme à cause du Parti, et pas suite à mon implication dans celui-ci: j'y ai travaillé tant d'années. Ce sont les gens du Parti, les rédacteurs, et les ministres adjoints dans plusieurs domaines qui m'ont appris les savoir- faire de l'écriture. De l'écriture avec une teinte politique. De l'écriture qui fasse avancer des idées radicales à travers des mots du journal. Bien sûr, en travaillant dans cette section à Philadelphie, mais aussi en travaillant à New York et en Californie aussi. Alors, lorsque le Parti cessa d'exister, lorsqu'il s'est scindé, ça allait de soi qu'il fallait que je m'implique à l'extérieur d'un parti mais avec un ministère idéologique radical, un ministère d'information. C'est par l'intermédiaire de ce ministère que la rédaction et la diffusion me sont devenues plus familières.
RW: Il est intéressant que ce soit encore une bataille aujourd'hui de se procurer la presse révolutionnaire dans les prisons à travers le pays.
Mumia: Oui.
RW: C'est un peu ironique, n'est-ce pas, que vous soyez en train de faire une interview aujourd'hui que vous n'aurez pas le droit de lire?
Mumia: (rires) J'espère que l'interview est bonne, parce
que je ne la verrai jamais! J'imagine que mes geôliers la trouveront
bonne mais je ne pourrai la lire. Le Revolutionary Worker est banni
des prisons depuis le mois d'octobre 1987.
Je me suis impliqué dans le journalisme en étant engagé
dans le journalisme radical et alternatif. En fait, je pense que
je remettrais en question cette définition de ne pas être
dans la ligne de pensée officielle. Souvenons-nous-en, nous
étions en train de parler de la circulation du journal du Parti?
Si le journal du Parti des panthères était le plus publié
et le plus lu des journaux afro-américains, donc comment pouvait-il
être à l'extérieur du courant officiel? C'était
un journal conventionnel, établi. Nous avons vendu plus de
journaux que tous les autres journaux noirs, et plus que beaucoup
de journaux blancs, en Amérique. Le peuple nous lisait parce
qu'il trouvait en nous des choses introuvables ailleurs en Amérique.
RW: Qu'est-ce qui s'est passé quand vous avez essayé couvrir le procès des 9 membres de MOVE dans la presse régulière et que vous l'avez abordé d'un point de vue ouvrier?
Mumia: Disons que mes patrons étaient mécontents. Je me souviens d'une fois alors que je travaillais pour un poste de radio blanc à Philadelphie: j'usais d'un pseudonyme et j'adoptais un accent européen cependant, je rendais compte de la même réalité en utilisant un nom blanc. J'y ai travaillé pendant quelque temps. Ce poste diffusait à Kensington dans le nord-est de Philadelphie, pour une classe ouvrière blanche généralement. Ces gens qui, du matin jusqu'au soir n'entendraient jamais la voix de Chucky Africa (de MOVE)...avant que "William Wellinton Cole" ne parte de son poste de radio, n'aille en vélo pendant sa pause de déjeuner jusqu'au coin de la 33ième rue et Powelton, dans les vieux quartiers généraux de MOVE, et n'en donne un aperçu - une brève interview avec Chuchy et Janine. Il est revenu, a coupé le ruban, et l'a fait écouter. Je veux dire, c'était les nouvelles, c'était pendant les années 70, vers 76 et 77 lorsque MOVE était impliqué dans un conflit ouvert avec le poste de police de Philadelphie. Nom de dieu, ils ont eu affaire à un barrage policier.
RW: Ce procès est le fruit d'un raid policier sur leur maison dans lequel des policiers ont tiré les uns sur les autres dans leur feu croisé et puis après, tout les occupants de la maison ont été inculpés pour le meurtre d'un policier. Et puisqu'ils ne pouvaient pas mettre le blâme sur le dos d'une personne en particulier, ils les ont envoyés en prison pour un total de 100 ans. Vous avez essayé de couvrir ça, et avez été censuré.
Mumia: Des rumeurs couraient sur mon compte. Je me rappelle avoir entendu dire à la station que je manquais de...ce fut le congédiement le plus doux, le plus compatissant dont j'aie eu connaissance. Mes patrons m'appelèrent dans le bureau et me dirent: " Vois-tu, Jamal, tu as de grands talents. Nous ne savons toujours pas pourquoi tu n'est pas rendu déjà avec le réseau CBS. Tu fais du bon travail. " " Ainsi, nous avons le devoir de te laisser aller parce que nous pensons que tu ne possèdes pas l'engagement requis envers la station. " C'est la façon avec laquelle j'ai été congédié.
RW: Ça se passait en plein milieu du procès?
Mumia: Non, ceci arriva avant l'assaut, un an avant l'assaut du 8 août 1978. Il y avait un musellement, cette année-là si quelqu'un voulait des informations, il devait se contenter de celles provenant des médias bourgeois établis appartenant aux blancs. Personne ne parla aux membres de MOVE. Personne n'osa parler aux membres de MOVE. Vous pouviez parler au chef de police, au maire, au procureur général...
RW: Était-il interdit de franchir la frontière et de parler à l'autre camp?
Mumia: Et comment! Franchement, je ne pense pas que ce soit tant l'interdiction de parler officiellement à l'autre camp qui était en vigueur que la nette impression que ce camp-là n'avait rien d'utile à dire. Presqu'une désincarnation de l'autre camp si l'on veut. Je pense que c'est ce qui m'ennuyait le plus. Littéralement, c'était la vie de ces personnes qui constituait l'enjeu. Aussi, je pense que c'était ce qui ennuyait mes patrons le plus, puisque ce quartier de Philadelphie n'était pas censé entendre ces voix. Ce fut l'un de mes nombreux épisodes dans le journalisme conventionnel.
RW: Il y avait ce stupéfiant vidéo montrant l'acharnement policier lors d'une agression envers un membre de MOVE : Delbert Africa. On pourrait affirmer que ces images ont créé un précédent, réaffirmé par l'incident Rodney King, dans leur façon d'affecter les gens. Ces faits, toujours niés, se déroulaient devant nos yeux par le truchement de la vidéo.
Mumia: Absolument.
RW: Comment les médias conventionnels affrontèrent- ils ce problème?
Mumia: Premièrement, le commissaire de police de Philadelphie en poste à ce moment-là nia tout. Je me rappelle des commentaires d'un journaliste du canal 3: " Voilà, nous avons un cas où un des membre de la commune de MOVE pourrait avoir été molesté de manière un peu violente, avec un petit peu plus d'agressivité, avec un peu plus de zèle? " " Oh, non, non, non. Il s'agit de propagande provenant de l'organisation MOVE. " Et le journaliste de lui répondre gentiment :" Voyez monsieur, nous avons un enregistrement vidéo des événements. " Ce qui provoqua l'ire des autorités. Il s'en prirent au poste de télévision. La façon avec laquelle le système s'en est tiré ce fut en blâmant Delbert Africa d'avoir été battu par la police. Ils criminalisèrent la victime.
RW: Delbert frappa délibérément sa tête contre les bottes des policiers?
Mumia: Certainement, il s'est attaqué délibérément
à la crosse du fusil avec son front et ses pommettes. Il a
délibérément détruit des morceaux de béton
avec son crâne. Non seulement ça, il faut se rappeler
que l'implacable vérité de la vidéo à ce moment-là,
puisqu'il s'agissait de l'enregistrement d'une agression sauvage envers
un révolutionnaire Afro-Américain non armé, forçait
le système à au moins sauver les apparences. Alors, il firent
comparaître trois policiers, il y avait pourtant quatre agresseurs,
si l'on se fie aux images de la vidéo, mais les trois policiers
n'identifieront jamais le quatrième. Donc, trois policiers
furent identifiés.
Trois policiers durent comparaître pour l'agression de Delbert
Africa, et un journaliste travaillant pour la station de télévision
se présenta à ce moment pour jurer de dire toute la vérité
et rien que la vérité etc. Il dit qu'il avait vu un
morceau de métal brillant qui aurait pu être un couteau ou
un chargeur d'arme automatique dans la main de Delbert Africa lorsque celui-ci
sortit des fondations de la maison et se tint debout devant les policiers.
Ceci, malgré le fait qu'il était clairement évident
sur l'enregistrement vidéo, que Delbert Africa n'avait pas de chemise
et qu'il avait les mains ouvertes, vides. Le juge ignora ce qu'il
voyait sur l'enregistrement vidéo, utilisa ce que ce journaliste
lui dit, et affirma "Delbert Africa sortit des fondations armé,
ce faisant il constituait une menace pour les policiers. Ä cause
de son excellente condition physique, la police était terrifiée
et devait le battre afin de le maîtriser." Observant cette situation,
puis celle de Rodney King, j'en déduis que certaines petites choses
ont changé durant ce laps de temps. Ça me montre aussi que
là où ils ont réussi à déshumaniser
Delbert Africa, ils ont essayé de déshumaniser Rodney King.
Bien sûr, c'était un criminel. " Il faisait du 150 milles
à l'heure "- avec une Hyundai bon dieu! Je pense pas que cette
marque de voiture puisse aller à cette vitesse. Néanmoins,
ils ont essayé la même tactique, ça n'a pas marché,
parce que Rodney n'avait pas de dreadlocks, et qu'il n'était pas
politisé. C'était un individu normal. Regardons les
choses en face, vos convictions politiques ne comptent pas. Ce n'est
pas plus important que vous soyez plus ou moins impliqué politiquement.
Que vous soyez radical ou conservateur n'y change rien non plus. Je veux
dire, Rodney King virtuellement pouvait être Martin Luther le 3ième
ou Jesse Jackson le 5ième lorsque les flics s'en sont pris à
lui et ont essayé de le battre à mort à coups de matraque.
Personne ne savait qui il était, ne savait son nom, ne connaissait
son dossier criminel. Ils ont dit " Nègre, tu nous a fait
courir. Et on peut te faire ça à toé. "
RW: Comment voyez-vous le rôle de la presse révolutionnaire? Qu'est-ce que c'est le rôle d'un journal révolutionnaire dans une révolution?
Mumia: Le rôle de la presse révolutionnaire est
crucial. Juste en regardant la fonction de la presse on peut voir
qu'elle n'est pas seulement là pour nous informer, mais aussi afin
de créer une conscience de résistance en rapportant continuellement
les actes de résistance envers l'empire mais aussi en défiant
continuellement la structure impériale même. Ce qui
s'est passé dans les années soixante, c'était un changement
et une transition dans la conscience populaire. Et puis, c'est à
cause de cette nouvelle conscience que les gens acquéraient qu'ils
ont eu faim du journal des Panthères noires. Je veux dire
qu'ils lisent quelque chose dans le Daily News ou le Daily Times ou le
Daily Press, et ils liront aussi quelque chose d'autre dans le journal
des Panthères noires, quelque chose qui met un contraste, qui contredit,
qui met en doute, qui met en perspective, qui approfondit les réalités
qu'ils ne pouvaient pas lire dans la presse conventionnelle.
Le rôle de la presse dans une société bourgeoise,
la soi-disante presse "conventionnelle", c'est d'agir comme un rempart
pour le système dans lequel les soi-disant droits constitutionnels,
droits relatif au premier amendement, droits de liberté de presse
peuvent exister. C'est pour ça que vous lirez certaines choses
dans la presse régulière que vous ne liriez jamais dans la
presse radicale. Par exemple, quand un défenseur du système,
un flic, un soldat, un leader impérialiste, est assassiné
ou exécuté, ça fait les grands titres dans les journaux
du système. Mais quand le système exécute quelqu'un
dans la rue, c'est en page 19. Ça se trouve près d'où
sont les bandes-dessinées, si ça y est. Ce n'est pas
si important. Voyez-vous ce que je dis? En même temps, le système
vous dira que toute vie a la même valeur, c'est une société
sans-classe, tout le monde a des droits, et que tout le monde est égal.
Ben, c'est d'la bullshit. Tout le monde n'EST pas égal.
Et c'est très clair que le rôle de la presse dans la société
conventionnelle ou établie, la société bourgeoise,
est de soutenir ce système. C'est son rôle. De
supporter leurs privilèges, d'entretenir leur classe, de maintenir
la structure économique impérialiste.
RW: Alors que vous étiez condamné à mort, quelques événements majeurs ont eu lieu. Le 13 mai, 1985, il y a eu le bombardement de la maison de MOVE et en 1992 la rébellion à Los Angeles. Comment avez- vous entendu parler de ces événements, et comment ils ont affecté votre humeur et l'humeur des autres prisonniers? Vous souvenez-vous du jour où vous avez entendu parler du bombardement de MOVE?
Mumia: Bien sûr. Je crois qu'au moment où ça s'est passé j'étais en train de faire de la détention disciplinaire, et je n'avais pas la permission de regarder la télévision. Cependant, quelqu'un m'a décrit point par point le cours des événements. Je n'en revenais pas. Vraiment. Je me suis senti fier de ces frères et de ces soeurs qui se sont tenu-es debout, qui se sont rebellés- es, qui ont résisté. Mais il n'y avait pas d'autre issue dans la situation que de reconnaître le succès de l'état dans sa tentative de déshumanisation des gens de MOVE au point d'utiliser des voisins sélectionnés pour accomplir ses tâches. Et ils pouvaient utiliser les médias afin de créer une image de boucherie et ainsi se justifier. D'ailleurs, c'est exactement ce qui s'est passé. Jusqu'à présent, je peux ajouter, seulement une personne impliquée dans cette boucherie, ce massacre complet n'a pu voir que l'intérieur d'une cellule. C'est Ramona Africa.
RW: Son crime était d'avoir survécu.
Mumia: D'avoir survécu. D'avoir osé survivre.
De ne pas être morte lorsqu'ils ont essayé de tirer sur elle,
de la brûler et de la faire plier sous les pierres et les briques.
C'est tout. Aucun flic, aucun politicien, ni aucun pompier n'a été
poursuivi. En fait, c'est l'un des rares cas où un jury chargé
de la mise en accusation fut appelé et requis de ne pas mettre en
accusation. Ils ont fait appel à ce jury censé de mettre
en accusation puis, le procureur de la couronne a rapporté une soumission
proposée au grand jury, et c'était "ne pas inculper".
Je ne crois pas en ce système. Je pense que des millions
de gens n'y croient pas vraiment non plus. On les force à
y faire face, à ces forces et à cette oppression du système.
Mais les gens n'y croient pas. En fait, les gens du système
ne croient pas en leur structure organisatrice! Je me sers de l'exemple
de Bud Dwyer. Il était le 3ième plus haut fonctionnaire
du gouvernement il y a de ça quelques années. Il était
secrétaire du conseil du trésor, ou quelque chose comme ça.
Il fut inculpé pour corruption, prenant de l'argent de cette grande
compagnie. Bud Dwyer a tenu une conférence de presse, sorti
un magnum .357 et il s'est brûlé la cervelle. Voici
un homme qui a été un avocat, législateur, et qui
a grandi au sein même du gouvernement. Mais quand le temps
est venu pour lui de choisir s'il pouvait faire confiance au système
pour déterminer soit sa culpabilité ou soit son innocence,
sa liberté par opposition à son incarcération, il
a choisi la mort. Je veux dire que c'était une preuve éclatante
pour moi du degré de foi qu'il avait envers le système.
Et il a passé toute sa vie en son sein. Alors, je dirais que
je ne m'attendais pas à ce que justice soit faite sous l'égide
de ce système pour les meurtres du 13 mai 1985 et le système
ne m'a pas déçu.
Quant à la révolte de L.A., je pense que c'est un présage
des choses à venir. Comme une récente étude
l'a montré, il y a plus de 39 millions de personnes qui vivent dans
la pauvreté aux États-Unis. C'est plus que la population
du Canada. Le plupart des pays de l'ONU n'ont pas une population
si grande. Mais vous avez 39 millions de personnes, selon le dernier
recensement, qui vivent dans la pauvreté aux États- Unis.
C'est un bassin de mécontentement qui doit donner un frisson dans
le dos à la classe dirigeante.
RW: C'est très frappant notamment parce que d'un côté les États-Unis sont sortis victorieux de la guerre-froide et de la conquête de l'Iraq et de l'autre en deux heures ils peuvent perdre le contrôle de leur deuxième plus grande ville, qui est tombée aux mains du peuple qui y vivait. En outre, ça a pris trois jours pour mobiliser suffisament de troupes de répression pour récupérer Los Angeles. Pour couronner le tout, c'était une révolte spontanée.
Mumia: C'est la clé! Elle n'était pas organisée. C'était complètement (il fait claquer ses doigts). Vous savez, c'était les coeurs des gens qui explosaient de colère et de rage.
RW: Certaines personnes à Washington ont dû avoir peur: Ben, supposez que la révolte soit organisée?
Mumia: C'est la clé. Savez-vous quoi? Quand vous la regardez de cette perspective, c'est la force d'impulsion derrière le projet de loi sur le crime. C'est la force d'impulsion qui pousse derrière cet ordre public. Vous savez, c'est un secret de polichinelle en Amérique ; le crime diminue. Selon toute vraisemblance, sauf peut- être le vol d'automobiles ce qui est en fait un sorte de crime économique, dans tous les crimes qui touchent la personne - le cambriolage, le viol, le vol, l'homicide - tous ces crimes en Amérique ont diminué et ils diminuaient de manière consistente depuis les dernières trois à cinq années. Alors, ce gouvernement ne répond pas au "crime", il répond à la menace larvée de résistance : "L.A. 2" ou "L.A. 3" ou "L.A. 15". Il y a anguille sous roche.
RW: La nature politique de votre procès est apparue plus clairement lorsque la poursuite a plaidé en faveur de la peine de mort en mentionnant vos associations politiques. Ils soutenaient que :"Mumia Abu-Jamal, la Panthère dangereuse, radicale, révolutionnaire, et défenseur de MOVE" et tout, doit être désarmé. J'ai trouvé très intéressant le jugement que la Cour suprême des États-Unis a rendu en renversant ce genre d'argument (utilisation des opinions politiques antérieures comme motif d'un crime) en faveur de la peine de mort dans le cas d'une personne qui croit en la suprématie des blancs au Delaware. Néanmoins, quand vous avez abordé le même argument dans votre cas, la Cour suprême des États-Unis ne voulait même pas l'entendre.
Mumia: Pas seulement ça, le vrai truc avec ce cas de fraternité aryenne c'est que pendant l'intervalle entre mon verdict de culpabilité étant maintenu par la Cour suprême de Pennsylvanie et eux -la Fraternité aryenne- consituant un dossier pour demander un acquittement à la Cour suprême des États-Unis et l'obtenant (en appel de la condamnation à mort par la cour suprême du Delaware), si vous lisez l'arrêt de la Cour suprême du Delaware, vous verrez qu'ils n'utilisent qu'un cas. Ils n'ont pas de précédent dans la jurisprudence entière du Delaware. Ils sautent sur celui de la cour de l'état de la Pennsylvanie et ils disent, "Mais oui, c'est cool. La Pennsylvanie l'a fait (utiliser des opinions politiques antérieures comme mobile de crime) dans ce cas Commonwealth versus Jamal, donc nous pouvons le faire. (Mumia frappe la table du poing). Verdict maintenu. Vous ne recevez rien.
RW: Alors, retraçons la logique encore, la Cour suprême du Delaware a dit: Nous pouvons utiliser tel témoignage pour justifier une sentence de mort parce qu'ils l'ont fait avec Mumia en Pennsylvanie.
Mumia: Tout à fait.
RW: Néanmoins, quand le cas de Delaware est passé à la Cour suprême des États-Unis, la Cour suprême a dit à l'état du Delaware: "Vous ne pouvez pas." Mais quand Mumia est allé à la Cour suprême des États-Unis et a dit " Hé, et moi?"
Mumia: Ils ont dit "Vous, vous ne pouvez pas"
RW: Comment votre cas s'insère dans cette campagne politique
visant à étendre la portée de la peine de mort, à
limiter les appels légaux des condamnés à mort et
en général, à criminaliser la jeunesse noire? Mumia:
Je pense que c'est typique dans les sens que ce que l'état avait
dit virtuellement, c'est que dans le Commonwealth v. Abu-Jamal le prévenu
n'a pas de droits. Le droit d'avoir un-e conseiller-e, le droit à
un-e conseiller-e de son choix, avoir le droit à un procès
juste par un jury de pairs, le droit d'avoir quelque droit que ce soit.
Ce serait nié, nié, nié, nié. Cela a
ité démontré dans mon cas.
Comme être humain, je serais mieux nanti en tant que frère
aryen, étant membre du Parti nazi d'Amérique - il y a le
cas de deux hommes au Nevada: l'un d'eux s'appelle Flanagan, ces deux gars
qui ont été reconnus coupable du meurtre de leurs grand-parents
ou quelque chose comme ça. Ça a été introduit
au cours de leur procès ; la preuve de leur foi dans le satanisme
ou en la magie noire en quelque sorte. La Cour suprême des
États-Unis a révoqué leur condamnation en un jour
sans avis à cause de leur droits relatifs au premier amendement.
Vous savez les pages sont faites de lignes: leurs condamnations à
mort ont été révoquées à la lumière
du cas de Dawson v. Delaware, celui-là même où il était
question de fraternité aryenne. Alors, je serais mieux d'être
un aryen ou quelque chose comme ça plutôt que être un
ancien membre du Parti des panthères noires et un partisan de l'organisation
MOVE. Par essence, il n'y a pas de crime plus grave pouvant être
commis en Amérique que celui d'être noir et de s'opposer au
statu quo. Il n'y a pas de crime plus grave.
RW: Vous êtes condamné à mort depuis 12 ans. On a essayé de vous briser, non seulement le corps mais aussi l'esprit. Pourtant, ce qui continue à transpirer de vos écrits c'est votre profond attachement envers le peuple et votre engagement envers la révolution. Nos lecteurs-trices aimeraient bien savoir non seulement comment vous vous êtes défendu en prison pour vos droits mais aussi qu'est-ce qui vous donne le courage de suppporter la tension?
Mumia: J'ai une forte et exceptionnelle croyance en la structure de MOVE. Je suis les enseignements de John Africa comme les membres de MOVE et leurs partisans. John Africa enseigne que " C'est dément de ne pas résister à quelque chose qui ne donne rien d'autre que de la souffrance à vous, votre famille, vos mères, vos pères, et vos bébés." Et quand vous y pensez, il y a tant de sagesse enfermée dans cette petite expression. Contrairement à la croyance populaire, le bon sens voudrait que quelqu'un croie que c'est dément de résister au plus puissant des empires, à la victoire de la guerre froide, à l'empire qui a dévasté l'Iraq et tout ça. Mais ce que l'histoire montre vraiment c'est que l'empire d'aujourd'hui deviendra les cendres de demain. Rien ne dure pour toujours et à ne pas résister, on acquiesce à notre propre oppression. La plus grande forme de sagesse pouvant être exercée c'est de résister à cette force qui essaie de réprimer, d'opprimer, et de vaincre l'esprit humain.
RW: Qu'est-ce qu'ils ont essayé de vous faire ici?
Mumia: M'isoler, me détruire, me faire taire, m'estropier. Non pas que ce qu'ils me font soit différent de ce qu'ils faisaient aux millions d'autres victimes, ils me font la même chose. Sans doute vos photos prises ici et vos paroles en feront foi. Cette salle de visite est semblable à la salle de visite pour tous les invités. Si vous étiez mon avocat ce serait la salle de visite. Si vous étiez ma femme, mes enfants, ce serait la salle de visite.
RW: Pas de contact physique.
Mumia: Pas du tout, pas du tout, pas du tout. Une salle dont la fonction est...le contact humain est nécessaire pour la santé humaine, pour la survie. C'était très clair que leur intention était de ne pas nous laisser survivre.
RW: Alors, vous habitez dans une petite chambre, grande comme votre salle de bain, 20 heures par jour.
Mumia: C'est 22 heures par jour.
RW: Et vous avez droit à deux heures par jour à l'extérieur de la cage pour faire de l'exercice. Et puis vous lisez dans les journaux que les politiciens disent que l'on gâte les gens dans les prisons et qu'il faut leur retirer leurs télévisions et leurs programmes d'haltérophilie.
Mumia: (rires) J'aime ça! J'aime ça! En fait,
le meilleure chose qu'ils pourraient faire c'est ça. Parce qu'une
fois qu'ils auront retiré les occasions de divertissement aux gens,
à ce moment- là les gens n'auront plus d'écrans entre
eux-mêmes et la répression du système. Ce jour
viendra. Et je pense que c'est un bon développement.
Les gens deviendront plus rebelles. Ils n'auront plus à s'inquiéter
du prochain épisode de téléroman. Ni de ce qui
se passe à Jeopardy. Ou de qui est au Soul Train. Ils
devront s'inquiéter d'eux-mêmes, leur personne étant
en conflit direct avec le système qui essaie d'étouffer leurs
vies.
Rien n'arrive dans le vide. Les mouvements de révolte
dans les prisons pendant les années 70 sont arrivés à
cause des mouvements dans les rues, certainement. Mais il y a encore
beaucoup de conscience à développer à cet endroit.
Lorsque j'étais un jeune panthère et j'écrivais pour
le journal, j'ai utilisé une citation qui allait comme suit: "La
répression est le germe de la révolte." Et la situation
est encore comme ça. C'est tout à fait vrai. La révolte
de L.A. a démontré que dans des lieux où on s'y attendrait
le moins, les gens résistent. Je veux dire que L.A. est probablement
une des villes des plus répressives en Amérique, quand il
est question de police versus citoyens. Les hélicoptères,
les bulldozers...
RW: Les barricades des communautés.
Mumia: C'est exact!
RW: Je ne sais jusqu'à quel point vous parvenez à saisir la réalité en général de l'intérieur d'une prison, mais il s'agit presque d'une convergence des conditions sous lesquelles les gens opprimés vivent qu'il soient à l'intérieur ou à l'extérieur. Les cités sont devenues des prisons à sécurité minimum, les édifices sont gardées à clef, les gens ont l'obligation de porter des cartes d'identités pour entrer dans leur propre appartement, la construction des barricades et des clôtures. C'est devenu ce que nous nous appelons quelquefois " Le bovination de l'Amérique."
Mumia: Ouais, je le vois moins nettement, mais je le vois. Une partie de la même réalité bien sûr, est le projet de loi sur le crime qui rend le fait que vous soyez un membre d'un gang une circonstance aggravante... Comme si l'armée des États-Unis, le Sénat des États-Unis, l'appareil législatif n'étaient pas des gangs de riches, des gangs de fortunés, des gangs de pouvoir. Comme si lorsque ces gangs sont allés au Viêt-nam ou en Asie de sud-est ils n'avaient pas violé, volé, et pillé les originaires de ce continent.
RW: Et ils envoient des raffales de balles à partir de leur camions dans des pays entiers.
Mumia: Tous à fait. Du haut des airs. Une volée de plombs.
RW: Je pense qu'une des choses qui continuent à impressionner les gens qui lisent vos oeuvres c'est que vous êtes capable de continuer à pratiquer votre profession comme journaliste révolutionnaire bien que vous viviez sous ces conditions. Même dans des conditions des plus pénibles vous vous en sortez encore et ne ratez aucune occasion de miner le système. Récemment vous êtes parvenu à une notoriété nationale lorsque la Radio publique nationale vous a engagé en tant que commentateur pour le programme " All Things Considered ". Puis ils vous ont laissé tomber comme une patate chaude lorsque les groupes de police et le New York Times leur ont dit que ça n'était pas une bonne idée. Même le sénateur Dole s'est levé et vous a dénoncé sur le plancher du sénat. Comment avez-vous appris premièrement que le RPN vous abandonnait et qu'est- ce qu'ils vous ont dit?
Mumia: Vous seriez surpris d'apprendre que je n'ai jamais reçu de nouvelles du RPN. Ils ne m'ont rien dit. Il y a peu de temps, j'ai reçu une lettre d'un responsable du RPN, mais j'en ai entendu parler par un de mes avocats qui m'a appelé et m'a dit "Avez-vous entendu?" J'ai dit non, je n'ai rien entendu, vous êtes le premier à m'en parler. C'est comme ça que j'ai découvert que j'étais une persona non grata avec All things...(toutes choses) ben, peut-être pas "All"(toutes)...
RW: et Mumia à l'unisson: "Some Things Considered"(Certains aspects étant considérés)
Mumia: Je crois que ce fut une bonne leçon pour moi sur les limites du libéralisme. Comment ce qui passe pour gauchiste dans ce pays est un peu plus que la droite édulcorée. Je ne peux dire que j'étais surpris. Par contre, je peux dire que j'étais déçu. Je n'étais pas surpris puisque l'histoire du libéralisme Américain tient de la main de fer dans un gant de velours. Je n'étais pas surpris parce que d'emblée le libéral le plus connu au États-Unis est probablement son président, parce qu'il a eu le courage politique d'exécuter un stupide noir. Alors, dans ce contexte, je n'étais pas terriblement surpris. Je pense seulement qu'il est évident que lorsqu'il y a des gens qui clament considérer tout les aspects d'une situation, il n'en demeure pas moins que tous les aspects ne peuvent être pris en compte.
RW: Qu'est-il arrivé à votre courrier, à vos communications avec vos avocats de même qu'à votre support venant de l'extérieur?
Mumia: En conséquence du fiasco de la Radio Publique Nationale
et de la répression politique venant des politiciens de Pennsylvanie
et de Philadelphie, mon courrier est restreint au minimum sous prétexte
qu'il pourrait contenir des fonds illégaux pour moi. Je pourrais,
de mon quartier de condamnés à mort, opérer une affaire.
Ça inclut des lettres exemptes d'argent venant de supporters qui
furent retenues pour plus d'un mois. Lorsque je me plains, ils disent:
ce n'était que trois ou quatre jours de plus. Ils ne veulent
pas reconnaître le fait qu'ils retenaient la lettre depuis 28 jours.
Il y eut aussi un lettre de mon avocat contenant du matériel nécessaire
à ma défense qui fut ouverte, scellée, et livrée
avec 11 jours de retard. Ils dirent ensuite "oops, nous avons fait
une erreur." Ils me tiennent responsable du gros volume de courrier
que je reçois quand je me plains. "Ouais, t'as tellement de
courrier qu'on peut pas différencier ton courrier légal de
ton courrier personnel." Ça, c'est une lettre de mon avocat avec
son nom, son titre et son adresse, "Légal et confidentiel", tout
y est.
Encore, je me dois de revenir sur ce que je disais à propos
du fait que je n'étais pas surpris. Le gouvernement ne s'est
jamais soucié de mon droit d'avoir un avocat. C'est pourquoi
on m'a assigné cet avocat qui refusait de me défendre et
on m'a refusé le droit de me représenter moi- même.
Ainsi, maintenant que j'ai obtenu un bon avocat, ils veulent s'assurer
que mes communications confidentielles soient connues.
RW: Plusieurs personnes ont été ébranlées par votre commentaire en 1992 sur la "Génération Perdue". Vous avez parlé de l'aliénation profonde de la jeunesse d'aujourd'hui et avez fait la remarque stupéfiante qu'elle demeure la génération la plus consciente depuis celle de Nat Turner. Pourriez- vous parler à propos de votre point de vue sur la jeunesse d'aujourd'hui et son potentiel révolutionnaire?
Mumia: Je pense que son potentiel révolutionnaire
est plus grand que celui de ma propre vie, celui de notre génération.
Parce que dans un sens ils ont un plus large accès à l'information.
L'ancien Ministère d'éducation pour le Parti de panthères
noires, Eldrige Cleaver disait: "L'information est un terrain fertile pour
les idées nouvelles. En étant désinformés,
vous recevrez des idées mélangées." L'essentiel
est, à cause de la profusion des livres radicaux afro-centriques
là- bas, que l'information soit disponible ce qui n'était
pas le cas il y a quelques années.
La jeunesse noire utilise l'expérience de sa vie, comment elle
vit aujourd'hui dans le vrai monde, et elle crée une forme d'art,
le "rap" - un art qui est de son cru, une musique qui vient de son âme,
son rythme, sa syncope, sa réalité vécue, au lieu
de recréer quelque chose qui s'est passé auparavant.
Et elle en parle avec des termes crus, réels et clairs de sa réalité
vécue. La seule chose qui lui manque c'est de l'organisation.
Mais, tandis que la conscience s'élève, la nécessité
pour l'organisation doit s'élever aussi. Son potentiel est
presque sans limite parce que pour plusieurs jeunes, leurs pères,
leurs mères, leurs grande-mères, leurs grand-pères
étaient des panthères noires, étaient des gens de
la RNA (République d'Afrique Nouvelle) et ainsi de suite.
J'ai de bons espoirs pour ces jeunes. Vraiment. C'est pour
cela que j'ai écrit dans le pièce "La génération
perdue" qu'ils ne sont pas "perdus". Ils sont perdus au sens où
ils ont été poussés-es à l'écart par
la génération de leurs pères et leurs grand-parents
qui sont trop bourgeois pour leur donner ce dont ils ont besoin. Ils ont
besoin de s'équiper avec des outils pour se révolter contre
l'état. Mais aussi c'est une époque beaucoup plus répressive
que celles des années 60. Les années 60 représentaient
un moment d'ouverture. Ce qu'un général pourrait appeler
une "occasion". Mais c'était une occasion pour ceux qui ont
résisté au système. Cette occasion a bien failli
s'envoler à cette époque. Je veux dire que c'est justement
ce que menace de faire ce projet de loi sur le crime. C'est ce que la peine
de mort représente. C'est ce que l'incarcération des
noirs en Amérique représente. C'est ce que l'emprisonnement
des pauvres représente. C'est ce que les sans-abris représentent.
Alors que les menaces contre eux sont plus fortes, ils ont un sens plus
aigu de perception de ce système que le nôtre.
Avant que notre génération ne prenne vraiment conscience,
nous croyions que "Our country this of thee, sweet land of liberty" (Notre
patrie, cette terre qui t'appartient, douce terre de liberté) comme
vous savez, tout le bataclan. Nous y croyions parce que ça
nous était enseigné et qu'on nous disait d'y croire.
Et c'était seulement lorsque la réalité, la réalité
froide d'une matraque ou d'un pistolet nous frappait en plein visage que
nous étions capable de voir, ben, c'est pas comme ça.
Ben, cette jeune génération actuellement est presque née
dans cette réalité brutale. Et ils en savent quelque chose.
Ils n'ont pas d'information, ils n'ont pas d'organisation, mais ils ont
le potentiel en ce moment de faire changer leur réalité vécue
en une réalité révolutionnaire. Ils l'ont vraiment
ce potentiel.
RW: Et la répression qui court maintenant, vient en fait d'une faiblesse stratégique et la peur de l'autre côté...
Mumia: Oui
RW: J'ai l'impression, ayant vécu pendant les deux époques, que le système est en fait plus faible que pendant les années 60.
Mumia: Je pense que oui. Je pense que lorsque l'état érige un édifice de sécurité, lorsqu'il construit un mur de plus en plus haut, c'est un testament d'insécurité. Je pense que lorsque les politiciens doivent se fier à la mort, aux prisons et aux cellules, c'est un testament de la peur qu'a la classe dirigeante de ce que les pauvres, ce que les mécontents, ce que les aliénés feront si la répression continue. Ainsi, lorsque l'état doit se fier à la menace et au terrorisme, donc ceux-ci constituent les germes de l'auto-destruction de cet état.
RW: Pour en revenir à votre cas, la demande de vos partisans est la tenue d'un nouveau procès - vraiment, la tenue d'un premier procès. C'est évidemment une lutte politique autant que légale, le gouvernement cherchant à faire appiquer la peine de mort aux dissidents politiques. Les cours soutiennent même que les gens qui ont épuisé leurs appels devraient être exécutés, même s'il y a de nouvelle preuves qui montrent leur innocence.
Mumia: Ce que les cours d'Amérique démontrent, c'est qu'il n'y a pas de loi, il n'y a que des procédures. Il n'y a que la scène et le sens de la mise en scène de la loi, pas son essence. C'est parce qu'il n'y a pas de justice. Il n'y a pas d'équilibre. Il n'y a même pas apparence de justice. Je me souviens de l'avoir fait remarquer à un ami avocat. Nous avons parlé à propos des flics de L.A., et du même système qui dit que vous pouvez avoir seulement un appel et qui proclame le caractère irrévocable d'un jugement. C'est le même système qui, lorsqu'il veut poursuivre quelqu'un, vous poursuivra dans un cour d'état, et s'il n'obtient pas ce qu'il veut, il fera ce qu'il a fait avec Lemrick Nelson à New York. Il reviendra avec une accusation fédérale, et il vous dira par la bouche de ses porte-paroles que cela n'est pas une souricière. Quand c'est clair que la personne poursuivie est menacée par deux entités, par l'état où la cause se déroule et par le gouvernement fédéral. Mais c'est la même entité qui parle du caractère irrévocable d'un jugement, mais elle ne veut pas que ce soit final: si vous gagnez en cour sous la juridiction de l'état, elle déployera ensuite suffisament d'efforts afin de vous y ramener.
RW: En ce mois de décembre (1994) ce sera le 13ième anniversaire de votre incarcération et le 25ième anniversaire de l'assassinat par la police de Fred Hampton qui était le président du Parti des panthères noires en Illinois. Beaucoup de gens voient actuellement les "exécutions non- officielles" des années 60 se transformer en exécutions officielles des années 90. Qu'est-ce que c'est votre message aux organisations qui tentent d'arrêter le lynchage légal de Mumia Abu- Jamal?
Mumia: Premièrement, je les remercie, pour leur travail radical. Deuxièmement, tenez bon. Je continue à écrire. Je continue à résister. Je continue à opposer la vérité au pouvoir. Je continue ma révolte contre le système qui a essayé de me tuer il y a 13 ans et qui continue à le faire aujourd'hui. Je sais que pour quelque-uns d'entre vous 13 ans et selon votre âge bien sûr, ça peut paraître une éternité. Pour d'autres c'est comme hier. Ce qui doit être clair pour tout le monde, quelque soit votre perspective, ce qui s'est passé il y a à peu près un an, à la Radio Publique Nationale est symptomatique des visées de ce gouvernement qui a essayé de me tuer en décembre en 1981 ; il veut encore que je sois silencieux et mort aujourd'hui. Alors la lutte continue. La résistance continue. Comme Fred aurait dit, "Le bataille fait rage."