QUISP: Je suis militante. Comment ça se fait que je n’ai jamais entendu parler de vous?
Laura: Je pense que c’est parce qu’il y a eu une longue période
pendant laquelle la “gauche” et les mouvements progressistes n’ont pas
fait vraiment d’efforts pour découvrir qui était en prison
- incluant, sans se limiter à ces catégories, les prisonnierEs
politiques et les prisonnierEs de guerre. Combien de personnes qui militent
au sujet du Sida, par exemple, sont au courant des conditions de vie épouvantables
dans lesquelles les personnes atteintes de la maladie vivent en prison?
A part Mike Reigle du GCN**, combien d’écrivainEs ou journalistes
faisant partie de nos mouvements essaient d’appuyer les lesbiennes et gais
à l’intérieur des prisons (souvent les cochons leur font
la vie très dure).
En général, ce pays [les États-Unis] essaie d’enfermer
les prisonnierEs de façon à ce que le monde de l’extérieur
les oublie. Dans le cas des prisonnierEs politiques c’est mille fois pire,
pour la simple et bonne raison que notre existence même menace le
bien-être du système: le fait qu’on est là est une
preuve que cette grande démocratie n’est qu’un mensonge. Le gouvernement
ne veut pas que vous entendiez parler de nous - c’est pour ça qu’on
nous traite de “terroristes” et “criminelles”.
Linda: Le gouvernement américain a fait exprès
pour cacher l’existence des prisonnierEs politiques, car sa position officielle
demeure qu'il n’y a pas de prisonnierEs politiques aux États-Unis.
De la même façon que le gouvernement nie le caractère
politique de nos actions, il nie aussi que nous sommes issues de mouvements
légitimes et populaires. Le système carcéral isole
toutE prisonnierE de sa communauté, mais l’isolement dont nous,
les prisonnierEs politiques, sommes l’objet est plus intense: des contrôles
plus rigoureux sur nos visites, des transferts fréquents à
des prisons loin de nos communautés, la censure de notre courrier,
des soi-disant “conditions de sécurité maximales”, des périodes
prolongées en isolement solitaire.
Mais notre propre mouvement a également ignoré l’existence
des prisonnierEs politiques. Je crois que ceci est surtout une conséquence
du racisme - la plupart des prisonnierEs politiques et prisonnierEs de
guerre aux États-Unis sont des NoirEs et Puerto RicainEs emprisonnéEs
depuis déjà plus d’une décennie. Malheureusement,
il n’y a jamais eu beaucoup d’appui de la part des personnes progressistes
blanches pour la lutte de libération des NoirEs, pour indépendance
du Puerto Rico, pour la souveraineté des premières nations
- et pourtant, les prisonnierEs politiques et prisonnierEs de guerre NoirEs/Puerto
RicainEs/Autochtones sont issuEs de ces mouvements.
Il y a aussi le fait que beaucoup de militantEs sont alléEs
jusqu’à refuser d’appuyer des prisonnierEs politiques/prisonnierEs
de guerre à cause de désaccords avec nos tactiques, ou avec
les actions pour lesquelles nous sommes condamnéEs. Ces désaccords
sont d’ordre tactique et ne doivent pas occulter le fait qu’on se bat touTEs
pour la justice et le changement social. Ce refus d’appuyer des prisonnierEs
politiques/prisonnierEs de guerre crée de fausses divisions entre
nous, et dans les pires cas ça va jusqu’à aider l’État
dans sa tentative de nous isoler de nos communautés et de nos mouvements
politiques.
QUISP: Avez-vous fait ce dont vous êtes accusées? Le gouvernement a-t-il menti à votre égard? Si oui, comment?
Laura: Oui, je l’ai fait! J’ai combattu (et je combats toujours) le racisme, le sexisme et l’impérialisme avec toutes les fibres de mon être queer, et je crois qu’on a besoin de se battre pour la justice. La “version” du gouvernement de ce que j’ai fait est complètement fausse, car ils appellent la résistance un crime. Ça me fait penser à quand Jesse Helms nous traite de “malade” - c’est lui le malade! Côté moralité, il est nul. Le gouvernement américain, un système génocidaire, désigne des gestes issus de luttes révolutionnaires comme étant “de la violence terroriste”, et qualifie son système légal de “juste”.
Linda: Oui, je suis fière d’avoir participé à
l’établissement d’un mouvement clandestin de résistance armée
qui peut se battre en appui à des luttes de libération nationale,
et qui se battra pour la révolution aux États-Unis. Bien
sûr, le gouvernement a menti à notre égard, nous traitant
de “terroristes” pour faire peur au monde, comme si notre but était
de terroriser ou tuer le monde. Au contraire: toutes les actions armées
des vingt dernières années ont été planifiées
de manière à réduire tout risque d’atteinte à
la vie humaine.
Évidemment, ceci n’est pas le cas des actions de ce gouvernement
terroriste, qui appuie des escadrons de la mort et des armées de
mercenaires tels les le Contra à Nicaragua et UNITA de Savimbi en
Angola, qui appuie le génocide que l’État d’israël mène
contre les PalestinienNEs ainsi que le système inhumain d’apartheid
en Afrique du Sud, qui appuie la violence policière quotidienne
dans les communautés Noires et du Tiers Monde, y inclus le bombardement
aérien de la famille MOVE a Philadelphie en 1985, au cours duquel
11 personnes ont été tuées et 250 autres laissées
sans abri.
QUISP: Audre Lorde a dit qu’on ne peut pas détruire la maison du maître (l’État) avec les outils du maître (la violence). Qu’en dites-vous?
Laura: Je crois que la violence ne se réduit pas à
une seule chose, alors je ne crois pas que c’est toujours “l’outil du maître.”
Si les révolutionnaires étaient aussi vicieux et se foutaient
autant de l’humanité et des vies innocentes que le gouvernement
américain, je serais d’accord avec la condamnation de nos actes.
Mais quand des personnes opprimées se battent pour la liberté,
en utilisant des moyens “violents” entre autres, je crois qu’on doit les
appuyer.
Auriez-vous condamné des esclaves africainEs pour avoir tué
leurs maîtres, ou pour avoir lutté pour la liberté
de manière violente? Pour moi, l’enjeu c’est comment se battre d’une
façon efficace - et humaine - pour la libération? En luttant,
on a besoin d'être très critiques envers nous-mêmes.
Nous devons être très conscientEs de nos façons de
lutter ainsi que des raisons pour lesquelles on lutte. Mais je crois aussi
qu’on a besoin de lutter pour gagner - et je pense que ça veut dire
lutter pour le pouvoir. Au cours des cinq dernières années,
j’ai été témoin d’une violence en gros plan - la violence
lente, brutale, sans pitié qu’est le génocide mené
contre les femmes Noires. Refuser de se battre contre cela (et je ne crois
pas qu’on peut se battre pour le pouvoir seulement par des moyens “non-violents”),
selon moi, ça serait accepter la violence de l’État sous
le couvert de rejeter la violence de la lutte révolutionnaire.
Linda: Je ne vois pas les choses de la façon qu’elle [Audre Lorde] les voit (ou de la façon dont la question les pose). Je ne crois pas que c’est une question de violence, mais de politique et de pouvoir. À travers le monde, l’impérialisme se maintient au pouvoir grâce à sa force militaire et grâce à la menace de la violence partout où les personnes luttent pour changer des choses. Les mouvements de libération ont le droit d’utiliser tous les moyens disponibles pour abattre le système qui opprime et tue le monde. Ça veut dire se défendre, et ça veut aussi dire mener une lutte offensive pour le pouvoir populaire et l’autodétermination. Mais réduire tout ça à une question tactique de “violence” occulte tous les autres aspects de la construction d’un mouvement révolutionnaire, des choses qui sont nécessaires pour mobiliser le monde, telles: la mise sur pied d’organisations populaires; partager le pouvoir avec des groupes opprimés (tels les femmes et les autochtones); à l’intérieur des mouvements populaires, bâtir un programme révolutionnaire qui soit vraiment en mesure de combler les attentes du monde et de motiver le monde dans leur lutte. Comme dans un slogan venu de la révolution chinoise qui résume tout ceci: “Il n’y a pas de révolution sans lutte de masse. Il n’y a pas de victoire sans lutte armée.”
QUISP: Pourquoi est-il important d’appuyer les prisonnierEs politiques quand on pourrait appuyer aussi des prisonnierEs non-politiques? Ne doit-on pas s’occuper de touTEs les prisonnierEs?
Laura: Je crois qu’on doit s’occuper de touTEs les prisonnierEs,
et je ne crois pas que c’est nous les prisonnierEs politiques qui avons
fait la promotion d’une contradiction profonde entre les prisonnierEs politiques
et non-politiques aux États-Unis. Cependant, je crois que les mouvements
progressistes ont un intérêt particulier à défendre
les prisonnierEs politiques, puisque ça fait partie de la lutte
pour la survie des mouvements dont nous sommes issuEs. Si vous combattez
le racisme et l’homophobie, et qu’il y a des personnes condamnées
à de longues peines de prison pour avoir fait ce même combat,
je crois que vous faites avancer ces luttes en appuyant ces prisonnierEs.
Je crois aussi qu’en appuyant des prisonnierEs politiques on révèle
davantage le caractère injuste et répressif du système.
Puis, en faisant cela, on peut appuyer touTEs les prisonnierEs.
Appuyer des prisonnierEs politiques c’est résister au contrôle
que le gouvernement garde sur tous nos esprits. C’est combattre les plans
du gouvernement qui visent à nous isoler et à nous bâillonner.
C’est une façon de dire qu’on est en droit de résister. Et
par expérience, je peux dire que c’est une très bonne façon
de conscientiser la population à l’extérieur quant à
l’existence des véritables buts et du caractère pernicieux
du système carcéral.
Linda: Oui, je crois que c’est important pour notre mouvement
de s’occuper de touTEs les prisonnierEs, surtout pour le mouvement des
gais et lesbiennes. Il s’agit aussi de s’opposer aux attaques menées
contre les prisonnierEs gais et lesbiennes et d’appuyer touTEs les prisonnierEs
atteintEs du Sida. À cause du rôle répressif du système
carcéral, appuyer touTEs les prisonnierEs est une façon de
combattre le racisme, car la plupart des prisonnierEs sont issuEs des communautés
du tiers monde. Les prisonnierEs sont enferméEs au loin: loin des
yeux, loin du coeur. Le peu de droits qu’on avait gagnés à
travers les luttes pour les prisonnierEs sont en train d’être minés
sinon abolis. Les prisonnierEs sont enferméEs, puis oubliéEs.
Il n’y a pas de droits humains en prison, et aussi longtemps que les communautés
ne s’impliqueront pas, le gouvernement augmentera ses politiques répressives
et les conditions de vie vont empirer.
C’est surtout le cas pour les prisonnierEs séropositifVEs, puisque
d’habitude il y a même plus de paranoïa autour du VIH en prison
qu’en société . Parce que les soins médicaux sont
tellement affreux et les conditions de vie tellement horribles, les prisonnierEs
atteintEs du Sida meurent même plus vite que les personnes atteintes
vivant à l’extérieur des murs.
Donc, je ne dirais jamais que des personnes doivent appuyer des prisonnierEs
politiques à la place d’appuyer des prisonnierEs non-politiques.
Derrière les barreaux, nos intérêts ne sont certainement
pas en contradiction.
TouTEs les prisonnierEs politiques et prisonnierEs de guerre se battent
pour les droits de touTEs les prisonnierEs, ainsi que pour des améliorations
des conditions qui feront du bien à l’ensemble des prisonnierEs.
Mais c’est aussi important d’appuyer spécifiquement les prisonnierEs
politiques parce que nous représentons nos mouvements, et nous appuyer
est donc une façon de protéger et de défendre nos
mouvements contre la répression du gouvernement. En nous appuyant,
le mouvement préserve notre participation et nos contributions,
et frustre les plans du gouvernement visant à nous isoler, à
nous réprimer et à détruire nos identités politiques.
QUISP: Le fait d'être lesbienne joue quel rôle dans votre travail?
Laura: Ça joue le même rôle que ça
joue dans ma vie - c’est une partie fondamentale de moi, de la façon
dont je vois les choses, c’est une partie de ma personnalité. Parce
que je suis lesbienne, le combat contre l’homophobie et le sexisme a une
importance particulière pour moi. Le fait que je sois lesbienne
m’amène à m’inquiéter davantage de l’oppression subie
par les autres qui vivent sous l’impérialisme. Donc, je crois que
je suis une meilleure anti-impérialiste parce que je suis lesbienne
- ça fait que je me bats même plus fort.
C’est très difficile d’être lesbienne en prison, mais
le fait d’être “sortie du garde robe” me donne beaucoup de force.
J’avoue que je suis très fière chaque fois que je lis quelque
chose au sujet des luttes menées par les queers en dehors des murs.
Linda: Être lesbienne a toujours été une partie importante des raisons pour lesquelles je suis une révolutionnaire - même avant que je sache moi-même à quel point c’était important pour moi! Je ne sépare pas mon identité lesbienne des autres parties de ma vie, y inclus de ma vie politique. Parce que je vis de l’oppression en tant que lesbienne de même qu’en tant que femme, je suis résolue à gagner la libération pour des femmes, pour des lesbiennes, pour toute personne qui vit de l’oppression. Ça fait que je suis davantage prête à prendre des chances et à me battre, car j’ai une vision de la société dans laquelle je veux vivre, de la société que je veux pour les générations à venir: une société où ces oppressions n’existeront plus. Je crois que le fait d’être lesbienne m’a beaucoup aidé à reconnaître l’importance de la solidarité et de l’aide mutuelle entre les différentes luttes des oppriméEs, malgré le sexisme, l’hétérosexisme puis le racisme qui, trop souvent, nuisent à de telles alliances. Je crois vraiment qu’on a un ennemi commun, c’est-à-dire le système impérialiste, et qu’on a besoin de s’appuyer les unes et les autres dans toutes les différentes formes de lutte qu’on mène contre cet ennemi. Il faut bâtir nos alliances de telle façon que l’on en arrive à respecter l’intégrité de nos différents mouvements.
QUISP: Comment avez-vous lutté contre le sexisme et l’hétérosexisme dans les groupes avec lesquels vous avez travaillé?
Laura: Surtout en dénonçant ces attitudes lorsque je trouvais que quelqu’un agissait de façon sexiste ou hétérosexiste, et en me battant pour que la libération des femmes et des gais et lesbiennes soient incluses, pas seulement sur papier mais aussi en tant que buts réels. Les moments les plus tristes pour moi ont été quand les groupes avec lesquels je militais ne faisaient pas cela. Je crois que c’est très important de pouvoir lutter pour plusieurs choses sans créer une hiérarchie ou une liste exclusive de priorités. J’entends maintenir ma participation dans des groupes dont l’objectif est, pour ne donner que des exemples, l’antiracisme ou l’appui à la Palestine ou au Puerto Rico, parce que ces choses font autant partie de ma libération que les luttes pour la libération des femmes et des lesbiennes. Et je ne vais pas exiger que ma libération fasse toujours partie de l’agenda. Mais je ne nierai jamais mon identité et mon droit au respect. Non plus que l’aspect urgent et carrément légitime des luttes de libération lesbiennes, gaies et des femmes.
QUISP: Quel lien faites-vous entre le mouvement pour les droits des gais et lesbiennes, qui est surtout composé de blancHEs issues de la classe moyenne, et les luttes des autres personnes oppriméEs? Comment notre mouvement peut-il inclure ces autres luttes?
Laura: Je crois que si on ne se met pas ensemble avec les autres
personnes oppriméEs, le mouvement surtout composé de blancHEs
issuEs de la classe moyenne risque de n’avoir aucun rapport avec le vrai
changement dans la société. Ce pays a une longue histoire
de récupération des révoltes de personnes privilégiées.
Une fois ces révoltes récupérées, les choses
ne restent pas comme avant, mais empirent.
Pire encore, je ne pense pas qu’on peut être entièrement
humain si on ne se bat pas pour toutes et tous les oppriméEs. Sinon,
notre lutte reste aussi individualiste et raciste que les rapports sociaux
actuels. Dans ce cas, ça ne vaudrait même pas la peine de
lutter.
Je crois que le mouvement queer a besoin de communiquer avec les autres
mouvements et communautés, pour trouver des stratégies communes
et pour créer des façons de s’entraider. Je crois qu’il faut
qu’on communique avec des groupes de luttes de libération nationale
avant la fixation de notre agenda et nos stratégies - par exemple,
quelles sont les revendications qu’on peut soulever dans notre lutte contre
le Sida qui peuvent aider les autres communautés qui luttent contre
le Sida. C’est difficile, mais c’est nécessaire. C’est vrai que
notre mouvement a déjà appris des leçons de ce qu’ont
vécu les autres mouvements - souvent sans même le savoir ou
le reconnaître. Surtout en ce qui a trait aux stratégies et
aux concepts développés (à quel prix!) par la lutte
de libération noire. Ce n’est pas par hasard que ceux et celles
qui ont pris la direction de Stonewall étaient des gais et lesbiennes
du tiers monde. Donc, je crois qu’il faut reconnaître qu’on n’a pas
besoin “d’inclure” les autres, mais plutôt de lutter à côté
d’eux/elles, d’apprendre d’eux/elles, de s’allier avec eux/elles. Il faut
qu’on les appuie. Et il faut qu’on se batte pour eux/elles, parce qu’au
moment où on aura accepté les divisions ou ignoré
la nécessité du combat antiraciste, à ce moment-là
on aura perdu.
Linda: Je ne pense pas qu’on peut attendre pour combattre le sexisme, l’homophobie ou le racisme, parce que ces oppressions/discriminations entravent ou même démobilisent des personnes puis des groupes qui pourraient participer à la lutte. Si on ne veut pas reproduire la même oppression qui nous écoeure tellement, on ne peut pas tolérer le racisme, le sexisme ou l’hétérosexisme dans notre mouvement ou chez nos alliéEs . Bien sur, c’est difficile et ça prend du temps développer des dynamiques vraiment différentes de celles qu’on trouve dans la société en place. Donc, je ne crois pas que les mouvements gais/lesbiennes peuvent, ni ne doivent, “inclure” d’autres luttes. Des gais et lesbiennes blancHEs et de classe moyenne ne sont pas en mesure de décider de l’agenda des autres mouvements et communautés. Je pense plutôt qu’en appuyant les luttes contre les autres formes d’oppression ce mouvement peut devenir plus fort, plus révolutionnaire, et moins égoïste, tout en appuyant davantage la libération et l'autodétermination de toute personne opprimée.
QUISP: Qu’est-ce qui vous a amené à participer à la lutte armée?
Laura: J’ai commencé à appuyer la lutte armée
dans les années soixante, quand je me suis rendue compte que, si
on le laissait faire, le gouvernement continuerait à tuer des personnes
du tiers monde. Le meurtre de Fred Hampton (coordonnateur du Black Panther
Party en Illinois) par les cochons de Chicago en collaboration avec le
FBI m’avait bouleversée, pas seulement parce que c’était
un attentat, pas seulement parce qu’ils essayaient de couvrir ce qu’ils
avaient fait, mais parce que ça m’a fait comprendre que les États-Unis
n’allaient jamais reconnaître les droits humains des nations opprimées.
C’est pour ça que le gouvernement était obligé de
tuer Fred, Malcolm X, puis tellement d’autres dirigeants.
J’haïssais déjà le gouvernement depuis des années,
mais c’était en appuyant les luttes des vietnamienNEs, des premières
nations, des noirEs et des Puerto RicainEs, que je comprenais que ces nations
luttaient pour leur liberté, et que ces luttes avaient un côté
armé. Je voyais que c’était de même qu’on pouvait battre
et espérer gagner.
Dès que j’ai commencé à appuyer le droit des nations
du tiers monde à utiliser la lutte armée pour défendre
leur droit à l’autodétermination, j’ai réalisé
que moi aussi je devrais être prête à utiliser différentes
formes de luttes dans mes combats aussi.
Je pense que c’est surtout à cause de la vision que j’ai d’un
monde juste, humain et créatif, et comment ça serait merveilleux
y vivre un jour, que je me sens poussée à accepter la lutte
armée comme un ingrédient nécessaire de la bataille
pour une nouvelle société.
Linda: Au début de mon militantisme, j’étais une
pacifiste. Dans ma vie, je n’avais jamais vécu de vraie violence
et, naïve que j’étais, j’espérais que les changements
que je préconisais pourraient s’obtenir sans violence.
Puis là, à ma première grande manifestation, la
police m’avait matraquée et avait lancé des gaz lacrymogènes
dans la foule. J’étais donc confrontée à la réalité
que ce système conserve son pouvoir en utilisant la violence à
tous les niveaux: la brutalité envers des manifestantEs, le génocide
contre des colonies internes, les guerres contre des colonies à
l’étranger, la guerre contre le peuple vietnamien.
J’étais devenue une militante à une époque qui
était caractérisé par des victoires et par le développement
des luttes de libération nationale partout dans le monde, y inclus
à l’intérieur des États-Unis. Le peuple vietnamien
et les NoirEs qui luttaient pour leur libération m’ont beaucoup
inspirés. Mes modèles étaient les combattantes vietnamiennes
et les femmes dans le mouvement de libération des NoirEs, parce
qu’elles s’étaient engagées à se battre jusqu’à
la victoire. J’étais inspirée par leur courage, par leur
engagement, par leur volonté de prendre toutes sortes de risques
dans la lutte pour leur liberté et par le fait qu’à travers
la lutte elles s’étaient émancipées.
Alors, en appuyant ces luttes de libération nationales, j’en
suis venue à appuyer le droit des peuples opprimés à
se battre pour leur libération par n’importe quel moyen. Malcolm
X, Che Guevara et Ho Chi Minh m’ont beaucoup influencée. Mais ce
qui m’avait poussée à participer dans la lutte armée
c’était la colère que je ressentais suite aux descentes policières
contre les maisons et bureaux du Black Panther Party à travers les
États-Unis, surtout le meurtre de Fred Hampton et Mark Clark par
la police de Chicago.
Dans tellement de villes, il y avait un tel niveau de terrorisme policier
contre la communauté noire que ça m’a fait comprendre que
dès qu’un mouvement commence à menacer la stabilité
du statu quo, l’État fait tout ce qu’il peut pour le détruire.
Alors pour qu’un mouvement et une vision révolutionnaire puissent
survivre, il faut que nous nous défendions les unEs et les autres.
Nous devons nous préparer à vraiment confronter le pouvoir
répressif de l’État, pour qu’un jour on puisse le lui enlever.
Ce pouvoir de l’État, de ceux/celles qui l’utilisent pour opprimer,
rendons-le au peuple. Je sais que ceci peut sembler très idéaliste,
mais c’est une lutte qui a marché dans plusieurs pays à travers
le monde.
Je croyais (et je crois toujours!) que l’impérialisme américain
était l’ennemi principal de toutes les personnes à travers
le monde, et je voulais me battre du côté des oppriméEs
afin de construire un monde meilleur pour tous et toutes. C’était
à l’époque où Che Guevara lançait un appel
pour qu’il y ait “deux, trois, plusieurs Vietnams”, et je savais que le
gouvernement des États-Unis comptait sur la tranquillité
de sa propre population pour pouvoir intervenir à travers le monde.
C’est une des raisons pour lesquelles la lutte pour la libération
des noirEs, et des personnes blanches qui étaient en solidarité
avec les luttes de libération nationale, étaient vues comme
une si grande menace. C’est en partie la raison pour laquelle la répression
dirigée contre ces mouvements était si brutale et si efficace,
c’est pourquoi l’État a mis autant d’efforts pour diviser les militantEs
blancHEs dans ces luttes.
QUISP: Que faites-vous de votre temps?
Laura: Je passe mes jours à me battre pour des meilleures conditions de vie, contre le système carcéral qui nous oppresse (un besoin quotidien!), à faire mon travail légal puis politique, à communiquer avec le monde par téléphone et par lettre, à jaser avec les autres prisonnières (et à travailler avec elles pour faire face aux questions légales, de santé, etc.), à me réunir avec mes coaccuséEs, à m’informer du sort d’Alan (il se bat, enchaîné à son lit dans l’unité d’oncologie de l’hôpital général de Washington DC, contre un cancer potentiellement mortel*). Je passe beaucoup de temps à parler avec les femmes au sujet du Sida - d’après un estimé, entre 40% et 50% des femmes ici sont séropositives, or il n’y a aucun programme, aucun effort d’éducation, aucun support émotif pour ces femmes. Comme mes autres camarades, je passe beaucoup de temps à éduquer et à aider des femmes.
Linda: Je travaille et j’essaie de me garder en forme.
QUISP: Comment vous y prenez-vous avec les privilèges raciaux que vous avez en tant que personnes blanches?
Laura: J’essaie de rester alerte et consciente de ce fait; je me bats contre le racisme et je prépare le terrain pour ce combat; j’essaie de partager les ressources auxquelles j’ai accès avec les autres. Faire de l’éducation sur le Sida est une autre voie, parce que le mouvement gai et lesbienne a de l’information que pour les détenues fait cruellement défaut - et ce manque d’information fait que des femmes continuent à contracter le VIH à tous les jours. C’est un crime.
Linda: J’essaie d’utiliser les ressources et les connaissances
auxquelles j’ai eu accès à cause de la couleur de ma peau
(blanche) de façon à les rendre accessible aux autres prisonnières
avec qui je vis. Je mets mes ressources au service de nos intérêts.
Ceci prend plusieurs formes: lutter en tant que prisonnière pour
des programmes d’éducation et d’appui au sujet du Sida, aider des
femmes qui ont des problèmes légaux, faire pression pour
que leurs droits soient respectés. Quand j’étais incarcérée
en Louisiane, on a pu gagner un procès initié par une prisonnière.
Nous voulions obliger la prison à donner des lunettes et de fausses
dents aux femmes (tout ce que les dentistes de prison font c’est enlever
les dents, et la plupart des prisons ne les remplacent pas).
Un des conflits auquel je fais face est entre les besoins immédiats
et les crises que je vois en tant que conseilleuse/militant/revendicatrice
d’un côté, et la nécessité de toujours pousser
la prison à nous donner les services et programmes auxquels on a
droit de l’autre (l’éducation, les soins médicaux, activités
physiques, des conseils de santé médicale et en matière
de Sida).
QUISP: Quelles observations ou quels conseils avez-vous pour nous, les militantEs gais, lesbiennes, du Sida, alors qu’on commence à faire face à la surveillance, au harcèlement et aux abus policiers?
Laura: Résistez. Ne reculez pas. Créez des façons de fonctionner en clandestinité pour éviter que l’État ne sache tout ce que vous faites. Soyez solidaires, pour que lorsque l’unE d’entre vous soit cibléE par l’État, elle/il ait des moyens de résister - et sa résistance nous aidera touTEs. Ne donnez jamais des renseignements - même ce que vous croyez qu'il s'agit des choses pas importantes - à l’État. Quand l’État essaie de vous diviser en traitant certains groupes de “légitimes” et d’autres de “pas légitimes”, ne vous laissez pas faire: résistez-y! Notre force reste dans l’unité. Appuyez les autres mouvements et personnes qui sont aussi pointéEs du doigt par l’État. Quand l’État traite quelqu’un de “terroriste”, “violent”, “fou”, ou n’importe quoi, pensez-y avant d’y croire. Résistez. Résistez. Résistez.
Linda: Restez calme. Développez une conscience de clandestinité. Ayez assez de respect pour votre propre travail pour ne pas en parler à l’ennemi (par exemple, en utilisant des téléphones qui pourraient être mis sur écoute). Ne sous-estimez pas le pouvoir ni la cruauté de l’État, et ne croyez pas que les privilèges que vous avez en tant que personnes blanches vous protégeront de la répression. Prenez conscience des leçons à tirer de la répression dont d’autres groupes ont déjà souffert - pas pour vous faire peur ni pour vous démobiliser, mais plutôt pour que vous puissiez vous protéger et défendre vos projets. Il faut se souvenir que nous travaillons pour l’avenir, pas seulement pour le présent. Il faut toujours essayer d’élargir notre vision. Sachez que les réformes ne sont rien que des concessions temporaires, elles ne sont pas permanentes et elles ne résolvent pas les problèmes de fond.
QUISP: Quel est votre position au sujet des danseuses dans les bars pour femmes?
Laura: Amène-moi dans un bar et on aura une discussion amusante à ce sujet, d’accord?
Linda: Amène-moi à un bar et je te le dirai!